mercredi 13 décembre 2006

Monaco. Grimaldi Forum : Wagner, Parsifal en version de concert. Saison événementielle des 150 ans de l'orchestre Philharmonique


Après la Deuxième symphonie de Gustav Malher, voici le deuxième temps fort de la saison des 150 ans du Philharmonique de Monte-Carlo. Un nouveau concert qui permettait d'écouter le niveau exceptionnel atteint par le Philharmonique monégasque. Marek Janowski retrouve les musiciens de l'Orchestre dans l'ultime opéra de Richard Wagner. Pourquoi Parsifal ? Parce que la partition eut sa première en dehors des murs de Bayreuth (1882), en 1913 à Monte-Carlo. Parce que l'oeuvre est l'aboutissement spirituel de la pensée musicale du compositeur. Autant dire que les interprètes conduits par le maestro se sont montrés à la hauteur de l'oeuvre.

Janowski manifestement inspiré, conduit l'intensité à son paroxysme se souvenant en son déroulement premier de la lenteur d'un Furtwängler. D'emblée, le chef a ce don de ne pas simplement interpréter une partition mais de la commenter. Comment ne pas céder au pouvoir de la musique, superbement gérée, accomplie avec cohérence et finesse? Imaginons ce qu'auraient pu être les critiques des oreilles en mal d'exigence critique : Des défauts ? Toujours l'acoustique écrasant les médium de la salle, met en difficulté les solistes, toujours le même problème. Qui est placé ici, aura trouvé que Robert-Dean Smith n'avait pas la stature wagnérienne pour Parsifal ; qui est assis là, aura trouvé que Konrad Jarnot, baryton clair, était un peu faible dans son interprétaiton d'Amfortas. Mais pour avoir entendu Villazon et Alagna dans cette même salle, pour avoir écouté les trois actes de Parsifal en trois endroits différents, votre témoin assure que Konrad Jarnot est brave et vigoureux, Robert-Dean Smith exceptionnel et magnifique.
 
Autres critiques ? Même problème pour le Rundfunkchor de Berlin dans la distinction des barytons et des ténors au timbre proche, la stéréophonie héroïque de certains airs masculins, tombe à plat encore à cause de l'acoustique et aussi de la disposition de la version de concert. Reprocherait-on qu'on y préfèrerait de vrais choeurs d'opéra ? On reconnaîtra que la puissance et la violence de certaines émotions ne peuvent être rendues que par une formation plus lyrique, mais quel choeur d'opéra pourrait fournir des pianissimi aussi merveilleux et appropriés au thème du Graal ? Quel choeur d'opéra peut prétendre à cette précision d'horloge
mécanique ?
De son côté, Petra Lang en Kundry, est une voix géante et splendide qui rappelle les interprètes de Karl Boehm, avec un physique de Marlène Dietrich. L'opulence du timbre envoûte le public, il est lui-même, soumis aux artifices de la vénéneuse séductrice, prêt à succomber aux maléfices de Klingsor. 
Et laissons ceux qui disent que les cloches avaient une sonorité plus "puccinienne" que celles de Bayreuth, dernier refuge de la critique, et louons le choix et l'effet des filles fleurs, aux timbres parallèles d'un côté et de l'autre de la scène, le premier registre, puissant, le second frais avec le timbre de l'innocence (en particulier Claudia Galli), le troisième, chaleureux. Mais on peut encore louer le choix de la basse vibrante et profonde Bjarni Thor Kristinsson pour un Titurel souverain, de Eike Wilm Schulte pour un Klingsor ferme et d'une prosodie maîtresse, et d'un Gurnemanz, Kristunn Sigmundsson, chargé d'émotion

Musicalement, on peut reprocher à Wagner qu'il ait favorisé la puissance du flux infini dans Parsifal, au détriment parfois de la richesse thématique et de sa force telle qu'il les synthétisa dans Tristan und Isolde. On peut regretter, surtout, le galbe naturel des thèmes des opéras antérieurs. On peut être agacé par sa vision philosophique du monde, certes prenante, mais que la transcription dans le texte fait paraître lente et fastidieuse : elle n'a pas le charme de l'inconscient qui abonde et s'écoule sous la plume d'un Maeterlinck. 
On peut se dire qu'il faut un temps de maturation dans la vie de chaque auditeur pour comprendre ce que la vieillesse apporte de simplification, de décantation et de maîtrise (comme pour le Falstaff de Verdi). On se dit qu'il faudrait être musicologue pour admirer tous les présages de Strauss et de Schoenberg dans la partition wagnérienne. Mais, quand, sous la baguette de Janowski, dans le tableau du Graal à la fin du premier acte, le choeur d'hommes s'empare du fameux thème, l'élève jusqu'à ce que tous les instruments et les choeur de coulisse le hissent aux cimes des fréquences sonores, c'est le public tout entier qui pleure.

Monaco. Grimaldi Forum, le 3 décembre 2006. Richard Wagner (1813-1883) Parsifal en version de concert. Saison événementielle des 150 ans  de l'orchestre Philharmonique de Monaco

mardi 12 décembre 2006

Interview de Jean-Claude Petit pour son opéra à Nice "Sans Famille"

Quelle est l’aventure qui vous a amené à accepter ce projet d’un opéra sur Sans Famille

Mes expériences différentes* m’ont amené à avoir des relations dans des milieux différents jusqu’à l’art lyrique. Avec Paul-Émile Fourny, nous avions un ami en commun, Petitgirard (qui a donné Elefantman à Nice). Il communiqua mon numéro à Paul-Émile Fourny, je reçus un appel. Il m’y fit part de son projet, à l’époque, de faire écrire une œuvre lyrique et grand public pour la salle Nikaïa : du grand spectacle. J’ai proposé un grand opéra sur Garibaldi et un Sans famille, il a choisi lui-même.

Pourquoi « Sans Famille ? »

C’est un souvenir de Jeunesse, je l’ai lu et relu. Ce qui m’a frappé dès l’enfance, et encore plus à l’âge adulte quand je l’ai encore une fois parcouru, c’est que c’est un roman de musique (les héros sont musiciens, Vitalis est un ténor italien virtuose par exemple). Cette « relation à la musique », il est curieux qu’elle n’ait jamais été exploitée dans les films et les dessins animés, on y constate même un effacement total du thème. J’ai proposé à Jean-Paul Rappeneau l’idée de faire une comédie musicale au cinéma, à l’époque, on travaillait sur Cyrano de Bergerac. Il était enthousiaste et puis on a fait le « Hussard sur le toit », abandonnant le projet parce que finalement, en France, il n’y a pas de vraie culture de film musicaux. J’ai donc récupéré l’idée au moment de l’appel de Paul-Émile et de cette chance d’une commande d’opéra.

Comme on voit que vous êtes la source de ce thème, c’est donc vous qui aviez choisi le librettiste ?

Oui, j’ai tout construit, j’ai appelé Pierre Grosz qui avait travaillé avec moi sur une chanson de Michel Jonasz « changer le toit », j’ai eu l’occasion d’admirer sa passion pour l’opéra et sa culture et tout ce qu’il avait déjà fait dans le domaine en homme qui excelle au travail des livrets.

Vous avez dû vous amuser avec tous ces personnages musiciens et aussi les animaux, comment avez-vous fait pour les caractériser ?

Il y a trois singes et un chien qui chantonnent, dansent et miment, qui seront là pour accompagner la petite troupe. Il y a des effets comiques comme dans « nous sommes une troupe », c’est un peu comme dans les dessins animés. Rémi sera toujours avec sa mini harpe, Mattia avec son violon que joue en vrai le premier violon de l’orchestre : je me suis beaucoup amusé à glisser entre les textes des numéros à part, comme au music-hall. J’affectionne la scène en Angleterre avec des faux nègres, des masques qui dansent un charleston écrit, c’est incongru, pour le grand orchestre symphonique ! une rareté. Cela fait partie de l’atmosphère « début de XX siècle » qu’on a voulu donné comme cadre à notre Sans Famille.

Tout cela vous a certainement poussé à jouer avec les mélanges de types de voix ?

C’est cela qui fait le charme, la forme tient de l’Opéra et le langage de la comédie musicale, c’est le mariage de la grande musique et de la chanson. Tout balance entre les deux genres, la présence des voix d’enfant, le jeune garçon qui fait Remy et la Maîtrise d’enfant de Nice, les animaux ont par force une voix non lyrique, Mrs Milligan, interprétée par Jeanne Manson… et la belle voix de ténor de Jean-Paul Lafont en Vitalis (il s’est investi après l’écoute du Play-Back du disque au-delà même de la présente production). C’est un mélange que l’on trouve dans les opéras de Gershwin et jamais en France. Le goût de travailler sur ce caléidoscope me fait attendre avec un plaisir curieux la mise en scène, le décor : j’ai écris ce que j’entendais, mais les réalisations sont toujours pleines de nouveautés excitantes ! Voilà pourquoi je suis ravi de travailler avec cette grande machine qu’est l’opéra de Nice.

Vous avez participé au choix du petit Remy ?

On a fait un casting à Nice et à Paris pour la scène. Le choix était déjà fait pour le Disque où joue l’orchestre symphonique bulgare, en partie les choeurs à Nice et la Maîtrise de Nice, en partie la Maîtrise de Haute Seine : C’est un jeune garçon de cette dernière qui à été choisi. On a fait beaucoup de voyage pour faire ce disque Sony BMG qui sort mi-janvier. Pour la scène à Nice, sans conteste, le dynamisme de Gustav Jürgens m’a convaincu.

Voyez vous dans cet opéra le début d’une investigation plus large dans la grande musique de votre carrière, qui a cette belle qualité de l’éclectisme ?

La place de la musique classique dans ma production a déjà était conséquente avant « Sans Famille », je considère cependant que mon « « éclectisme » n’est pas une qualité mais un défaut, celui de ne jamais s’être arrêté à une musique particulière. Pourtant j’aime ce défaut, j’aime bien changer car j’ai la chance de fréquenter et d’écrire toutes les musiques jusqu’à la musique contemporaine. J’aime bien poursuivre une expérience, dans la vie, j’approfondis des choix, c’est avec ma conscience que je vois si je me les reproche - parfois je me refuse de rendre publics quelques quatuors, ils sont mon « expérience intime ». De toute façon j’estime qu’il y a deux sortes de créateurs : ceux qui comme Monet dévouent leur vie à l’étude d’une perception, ceux qui, comme Picasso, ont des périodes bleues ou roses. Les périodes, c’est ce que j’aime, j’abhorre l’unique.

Pour finir revenons tout de même au choix de « Sans Famille », comme pour Mozart pour « Dom Giovanni », on ne choisit pas en tant que créateur un tel sujet sans avoir une raison profonde et personnelle, qu’en pensez vous ?

Puisque vous posez la question Doktor Freud ! J’ai une sensibilité assez particulière aux enfants, elle tient autant de mon enfance que de mon expérience de parent. Mon père qui est instituteur a voulu que je fasse de la musique en parti parce qu’il n’a pas pu en faire lui-même. Il a voulu une éducation pour moi. C’est cela qui me plaisait dans l’histoire : l’éducation d’un père, d’un maître qui vaut pour le père (le fameux Vitali), m’a frappé. En tant que parent, j’ai eu deux filles puis deux garçons. Des deux garçons, il ne me reste que le cadet qui était juste né quand j’ai accepté le projet, j’ai écrit « Sans famille » en souvenir de l’un et en cadeau à l’autre, en hommage aux deux. À mon petit Raphaël de six ans, j’apprends la musique et il viendra regarder l’opéra avec moi à Nice. Ce « Rémi » est mes fils.

*Jean-Claude Petit, parti d’études précoces et brillantes au conservatoire supérieur de Musique de Paris a vécu l’expérience passionnante d’être un pianiste affectionné des célèbres jazzmen à leurs passages à Paris durant toute son adolescence, avant que d’être amené à l’écriture pour le show business, en dotant les grands noms de la chanson puis la filmographie française.

samedi 2 décembre 2006

Marco Scorticati : un jeune milanais prometteur à Berlin


Berlin, samedi 26 novembre à 11 heures. Musée des Instruments de Musique de l'Institut d'Etat, Tiergartenstrasse. Rencontre organisée en collaboration 
avec l'Institut Italien de Berlin et enregistrée par Kulturradio. Un jeune ensemble de Milan dirigé par Marco Sorticati, l'Estro Cromatrico,  triomphe 
dans le répertoire du concerto baroque en un lieu magique et devant un public d'amateurs.

Le lieu est prestigieux, il a l'autorité des instruments les plus anciens. Des épinettes de la Renaissance, des clavecins Rückers, des Hasse, un orgue 
magnifiquement peint, d'autres marquetés, le clavecin brisé de voyage Markus que le Roi de Prusse portait dans ses dentelles à la guerre, des fagots 
géants, des luths, des violons et des trompettes marines, le portrait de Graun... que de merveilles. 

L'auditorium offre une acoustique remarquable : les bois neufs ont un effet amplificateur, le son est comme retransmis par un 
micro. Pour les instrumentistes il est quasi impossible de juger de la projection, l'émission étant certainement sèche à leur niveau. Une acoustique 
typiquement moderne donc.

Remarquons un programme composé avec un sens de l'équilibre et du dosage : pas trop long, eu égard à l'absence de pause, serti pour le plaisir du public avant tout, soignant l'alternance d'oeuvres célèbres et d'oeuvres peu connues, prenant garde au changement des couleurs et à la mise en valeur des solistes qui se succèdent. Il n'est pas donné à tous les groupes de savoir  un composer un programme XVIII ème où l'ennui n'affleure pas, où les concertos se dépouillent de leur aspect "tafelmusik".

Marco Scorticatti : une flûte engagée "à l'italienne"
Le concerto en do mineur RV 441 de Vivaldi permet à Marco Scorticati d'ouvrir le concert sous son autorité de soliste. Son jeu s'inscrit dans 
l'esthétique qui fait aujourd'hui le succès des interprètes italiens. Il s'agit d'être outrancieusement baroque et expressif dans une démesure qui 
retrouve les excès du Romantisme, excès certes désormais filtrés par les techniques solidement acquises du jeu à l'ancienne. Dire qu'avec l'école 
italienne, la boucle de la redécouverte du Baroque s'est refermée sur elle-même, n'est pas impossible : nous y voyons la preuve que le Romantisme avait 
en lui un héritage que nous n'étions pas encore prêt à sentir aux moments pionniers du renouveau baroque.

Il n'est pas aisé de jouer de la flûte à bec, instrument très ingrat. Soit on le rend expressif et la justesse en pâtit, soit on le rend "cantabile" et 
l'expression devient systématique et froidement élégiaque. Notre expérience d'auditeur s'est affinée, tant les choix techniques de 
Marco Scorticati étaient parlants. En effet nous avions eu l'occasion d'entendre deux autres grands artistes : Lorenzo Cavazzanti, au son parfait 
et à la maitrise totale, et Mikael Form qui dans une virtuosité et une platicité étourdissante, quasi naturelle, nous avait camoufflé combien grand 
est l'effort sur la justesse pour rendre l'instrument expressif. Entendre d'autres choix permet de mieux cerner la personnalité de l'interprète.

Dans les passages de tutti, Marco Scorticati fait entrer le son de sa flûte dans celui du premier violon afin de créer une couleur unique; dans les 
passages solistes, il enfle le son sur la plupart des notes longues et même moyennes : ainsi son engagement est l'expressivité, le dynamisme, la 
vocalité. C'est au prix de la justesse de certaines finales, mais le choix est de dépasser les possibilités de l'instrument. C'est d'ailleurs en osant 
que l'on trouve dans une carrière, les possibilités pour pallier ce problème typique de cet instrument, dès lors que l'on veut explorer un son 
qui touche le public. Un exemple typique du travail de l'artiste, dans les mouvements lents, est sa gestion du souffle et la façon de 
reprendre imperceptiblement sa respirartion avant la note finale pour la poser, à la manière d'un coup d'archet. Cela permet de mettre en valeur le 
conduit vers la phrase suivante dans le même souffle qui vient de poser la note finale. C'est d'un grand effet, employé deux fois, tant que cela ne 
devient pas une habitude systématique, c'est d'un grand prix. Le même engagement se ressent dans les traits de virtuosité qui privilégient à la 
qualité du son, l'impact sur le public, tenu en haleine, et le phrasé proche de celui d'un violon. Scorticati a indéniablement une belle présence sur 
scène.

Un quattuor de corde qui ne se contente pas d'accompagner
Il est rare d'entendre l'opus V de Haendel. L'exemple des l'opus II et III du du grand maître romain, Corelli, que Haendel a connu intimement, ainsi 
que celui des livres de sonates en trio et des sonates méthodiques de Telemann, fait que cet ouvrage (le numéro d'opus fait hommage à l'opus V de 
Corelli) est bien plus important qu'on ne le croit. L'auteur y a mis du soin, y a réduit des pages d'orchestre célèbres, y a ajouté une partie 
d'alto (viola), facultative dans une sorte de "jeu de lego" qui est une constante dans son oeuvre.

La sonate 4 débute par la fameuse Ouverture d'Attila, élégante et guindée, british. La formation à deux violons, viole et violoncelle fait aussi effet 
sur le public qui possède dans son imaginaire la noble tradition du quattuor. C'est donc encore un choix théâtral que celui de cette sonate, 
voulu par Scorticati. Le violon original, anonyme du XVIII ème siècle, de Monika Toth, d'un timbre mezzo-soprano profond et doux n'est pas en osmose 
avec la copie Amati d'Ayaki Matsunaga, lumineux et puissant, mais les artistes savent s'écouter. Le violoncelle de Marco Testori (que l'on avait 
entendu en soliste à Colle di Val d'Elsa dans un concert de Francesco Cera) est très puissant, énergique, exhalté, c'est d'ailleurs une constance dans 
l'école italienne du violoncelle (lire notre commentaire sur Marco Scandelli au festival Pietre Sonore de Milan). La viola de Raul Orellana, très belle, 
rend cependant difficile l'équilibre sonore de certaines parties de la sonate, en particulier la passacaille dont le thème est un peu brouillé par 
les sauts de quarte du remplissage harmonique. C'est que la difficulté technique est vraiment dans l'extrême délicatesse du rendu. Cela vaut le 
coût et reste méritoire d'oser affronter le danger, l'intérêt est de permettre l'alternance des tutti et des solis qu'assument les deux violons, 
ce qui est, encore une fois, très démonstratif pour le public. En définitive, la solution est un travail poussé de la balance sonore pour une 
bonne lecture des deux violons par l'auditeur. Le menuet final est, il va sans dire, exquis.

Sur le talent prometteur du virtuose Davide Pozzi
Le célèbre concerto la "notte" de Vivaldi avec ses effets descriptifs permetle retour du soliste chef Marco Scorticati. Mais il est ici pretexte à 
aborder la manière du continuo de Davide Pozzi, élève de la Scola Basiliensis. il en a le soutien rythmique très fort, on dira même que son 
continuo est trop rythmique et manque de fantaisies, de broderies qui fassent étinceler le clavecin de bouffées impressionnistes. Cependant il a 
su mener de belles lignes au soprano, diriger les instruments vers une détente très ouverte dans les cadences, répandre des effets d'unisons dans 
les légères basses des mouvements lents, en compagnie du violoncelle, s'abîmer dans des plongées profondes pour évoquer "la nuit" et autres 
procédés figuratifs. Le clavecin, copie d'un  Nicolaus Nitcke du début du XVIII ème, avec des chinoiseries laquées (l'original est au chateau de 
Charlottenbourg), très sonore dans cette salle, ne lui permettait pas des nuances dans son registre "piano".

Mais c'est surtout en tant que soliste, dans le concerto en sol mineur de Bach, que ce jeune interprète a démontré qu'il sera une vedette qui comptera 
très fortement sur la scène du nouveau siècle. Remarquable son assurance, pas une égratinure ! c'est déjà beaucoup. Si dans les mouvements rapides le 
jeu est encore trop legato, ne privilégiant que les accents de temps, sa  recherche d'expression dans le mouvement lent est impressionnante, et son
emploi du rubato subtil "XVIII ème siècle" très beau : notamment pour les "notes décalées" entre la basse et le soprano. S'il complète cette recherche 
par une étude de l'expressivité de l'étouffoir, il fera bientôt parti de ces rares "happy few" qui savent faire chanter l'instrument avec le coeur.

Le concerto pour flûte piccolo RV 444 de Vivaldi, une oeuvre que Bach a transcrite pour clavecin, achève d'impressionner le public, qui lors du 
débat après le concert, posera beaucoup de question sur les registres des flûtes, sur les transcriptions et les notes de Vivaldi pour ses concertos 
d'exceptions où on faisait appel à des solistes virtuoses invités plutôt qu'aux jeunes et belles violonistes de l'hospice. Dans cette conférence le 
public germanique s'est montré très savant, échangeant du savoir avec un jeune Marco Scorticati, habile en allemand, et secondé par notre femme 
musicologue et présentatrice ainsi que le directeur du musée.

Le Bis ne pouvait être qu'un Telemann tiré de la "Tafelmusik", en pizziccati, avec cet entrain galamment folklorique qui fait la marque 
indélébile de ce génie.

Berlin. Musée des Instruments de Musique de l'Institut d'Etat, Tiergartenstrasse, le samedi 26 novembre 2006. AntonioVivaldi (1678-1741) : Concert en do mineur RV441, Concerto "la Nuit" en sol mineur"  RV 104, Concerto per flautino en do majeur RV444. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Sonate n°4 de l'opus V en sol majeur HWV 399. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto en sol mineur pour clavecin BWV 1058. Estro Cromatico, Marco Scorticati, flûtes et direction. Ayaki Matsunaga, violon. Raul Orellana, viole (alto). Marco Testori, violoncelle.Davide Pozzi, clavecin.

mardi 28 novembre 2006

Concert d'ouverture du festival Manca


Jeudi 9 novembre 2006, théâtre Francis Gag, Nice. Ouverture du festival Manca avec la présentation du forum des étudiants en électroacoustique et musiques mixtes. Des personnalités affirmées  se sont fait remarquer, soit  que l'électroacoustique ait donné seule sa valeur sonore, soit que  les instruments, notamment des flûtes étranges, aient magnifié le genre.

Sur l'électroacoustique seule
Signe de l'époque, l'électroacoustique se fait "New Age" et l'eau y tiens  une place primordiale. C'est le cas de l'oeuvre "Raga de printemps" de Remi 
Mezzina mais aussi "Aux calmes" de Benjamin Crousillac. Ces deux oeuvres furent séparées dans la soirée, chacune ornementant une mi-temps, fort 
heureusement pour l'équilibre.  Dans la première, l'eau et la nature sont superposées au son du sitar indien que l'on devine au loin et dont l'oeuvre 
cherche à  épouser les mouvements d'improvisation ; dans la deuxième l'eau nous submerge. C'est, de toutes les oeuvres éléctroacoustiques  présentées 
ce soir là, la plus belle : la fonction quasi SACD de l'octuple bande, c'est à dire une stéréophonie totale, nous plonge dans un focus amplifié. Nous entendons le  ressac  comme avec un microscope sonore : nous sommes nous mêmes ces petits crabes d'eaux qui sont environnés de mouvements d'évier, 
constants dans les rochers de la mer, mouvements violents,  dangereux, fragilisants si l'on se sent tout petit. Puis, cette mer se transforme, c'est un ruisseau, c'est de l'eau douce. Et pourtant, si nous cessons d'être des liliputiens, cette eau est bien calme ... et  justifie le titre de l'oeuvre.

"Transe Lucide" d'Eric Allietta, autre oeuvre électroacoustique,  procède aussi d'un même mouvement, entre apaisement et angoisse. Cette musique là 
agence les bruits savamment. C'est cela, la découverte  de l'électroacoustique : la musique depuis son origine est cet  agencement savant et harmonieux des bruits - Mozart sous sa  perruque ne fait pas autre chose que d'agencer "des sons qui s'aiment". Et les bruits quittent leur statut anodin dès que l'oreille de l'artiste sait les mettre en situation, pour que notre propre oreille y découvre, elle aussi, ce qu'ils ont d'expressif et d'unique. Nos oreilles, s'étaient trop laissées aller à la banalité, l'artiste est là pour les mettre en garde : désormais les bruits deviennent art et se nomment sons. Nous nous référons à l'idée de l'artiste que se fit Bergson ("la Pensée et le Mouvant") :  l'artiste renonce à voir le monde globalement, dans cette forme simplifiée pour l'usage courant, pour y voir des particularités que nous ne voyons plus dans la vie de tous les jours. L'électroacoustique se donne cette mission-là.

Sur les flûtes prolongées ou soutenues par l'électroacoustique
La tendance "New Age" des jeunes générations se retrouve également dans les choix sonores de tous le concert et dans les traitements  particuliers des pièces. Un besoin de retour à la Nature ! La flûte à bec : un symbole ! Instrument venu du fond préhistorique, balbutiement et science profonde de l'humanité, sonorité à la foi liquide douce et violente, eau qui dort et eau qui court ... deux personnalités, bien représentées par  Monica Lopez Lau et Simone Schmid, l'une méditerranéenne, l'autre flamande, l'une bibelot, l'autre statue, mais s'interchangeant la douceur et la violence, le jeu mélodique et le jeu percussif et  jusqu'aux paroles dramatiques dans certaines pièces et même, une fois, la même flûte, geste de communion sensuelle tout comme spirituelle. Ce sont deux élèves du conservatoire de Lausanne (classe d'Antonio Politano) surtout deux interprètes de 
distinction.

La pièce de Danièle Gugelmo, que l'on qualifiera de féminine,  commente la pensée spirituelle de Balzac telle qu'il l'a exprimée dans son roman "Seraphîta" en 1835. Cette jeune compositrice a  trouvé en elle un matériel pour les flûtes si remarquable que l'accompagnement électroacoustique en devient quasi superflu. Les sons enregistrés qui débutent le premier mouvement de l'oeuvre, sont certainement l'inspiration d'origine des effets heureux envahissant bientôt les flûtes de voix. Mais paradoxalement, ces sons enregistrés montrent leur limite, en tant que matériel froid, dès que la chaleur du matériel instrumental et humain apparaît. C'est ainsi pour chaque idée de chaque mouvement. Le  traitement de la flûte de seize pieds, flûte géante au son de tuyau  d'orgue, mais octavant rapidement et permettant un effet percussif  des touches à vide, rappelle les émotives fragilités que l'on entend dans les oeuvres de John Cage. Enfin une tendance à la polyphonie se fait sentir dès le début de  l'oeuvre, tendance qui met l'auditeur entre deux eaux : la musique y sera-t-elle expressive à partir des seuls effets de son, où sombrera-t-elle dans  l'harmonie classique (un passage entier entre les deux flûtes est  carrément mélodique) ? est-ce un atout, est un embarras ? Dans le dernier mouvement, ce sera une réussite : un orgue enregistré dans la bande magnétique débute un Choral de Bach que  les deux flûtes vont élégamment "flouter", comme dans un rêve  "drogué", au point que la basse d'orgue se fera un temps totalement discrète avant que de conclure, in fine, exactement sur un accord  parfait  avec les deux flûtes. Espace onirique entre harmonie et son vague : toute la  matière poétique d'un Bério. Danièle Gugelmo y montre un talent certain qu'elle saura approfondir.

La pièce de Gaël Navard où les résonnances des flûtes étaient  prolongées par les moyens de l'électroacoustique, présentée dans la même partie, a pris, en regard de l'oeuvre de la jeune compositrice, un aspect plus âpre et masculin : "asile", soit l'asile d'un "si",  soit d'un "la", sorte de jeu théâtral.

Après la méditation "New Age", le choc théâtral.
Il y eut d'ailleurs dans la soirée d'autres moments théâtraux,  notamment dans les jeux d'improvisations des flûtistes jouant avec  l'électroacoustique (Anders Forslund) mais aussi avec l'apparition  de texte et de scénographie "quasi érotique" (l'échange de la même  flûte ?) dans l'oeuvre d'Oskar Lissheim-Boethius. La notion de ligne musicale surgit : l'oeuvre exprime, crie, touche l'auditeur.

Evidemement, le clou spectaculaire est le grand closter de l'oeuvre de Florian Gourio et Manuel Rosas Gutierrez, "SOAP Machine #3", avec des saxophones, trombones, trompette et un arrosoir (buggler), un écran de cinéma rétro et une soprano folle aux cheveux dénoués. Des  "warum", des "perché", le tout lyrique, quodlibet et fortissimo.  C'est l'occasion d'admirer la souplesse vocale, la musicalité - que dire ? la  beauté de la ligne du son, allant du filet de voix au lyrisme  chaleureux de la soprano. Tant de merveilles pour caractériser Liesel Jürgens, l'un des immenses talents vocaux sur Nice. Pour la première fois, on la voit  très heureusement se produire dans un  concert contemporain, où d'habitude, sur la scène locale niçoise, où nous avions vu régner la seule Tanya Laing, dont l'émission et la présence sur scène font une digne héritière de Kathie Berberian.

Un peu de philo
Cependant que l'on parle de théâtre, c'était la clôture de la première partie. La deuxième se clôturait plutôt sur une séquence philosophique : un solo de clarinette basse, par trop intellectuel d'Aaron Einbond. L'auteur se cherche là : ce n'est pas une critique ! Qu'il ne nous en veuille pas si l'on pense qu'il ne s'y est pas encore trouvé. C'est déjà un grand effet, si on peut  susciter chez l'auditeur cette curiosité de sentir une direction, une recherche, plutôt que l'ennui d'une oeuvre élégante mais vide. On retrouve ce sympathique compositeur, le mercredi 15 novembre, toujours dans le cadre du Festival  MANCA au CNR avec Gaël Navard, dont on a parlé auparavant, pour nous faire découvrir à travers un "Atelier- concert",  "leur  travail" en France et aux Etats-Unis dans le cadre du programme  d'échange pédagogique F.A.C.E. qui unit le CIRM, au CNR, à  l'Université de Nice-Sophia-Antipolis, l'Université de Berkeley et le  CNMAT.

Crédits photographiques
© service photo CIRM 2006

jeudi 12 octobre 2006

Monaco. Grimaldi Forum : Concert Gustav Mahler.


Monaco, Forum Grimaldi, 30 septembre 2006. Pour les 150 ans de Monaco, un début plus que brillant à la « Marek Janowski » : une 2ème Symphonie de Mahler avec l’orchestre au complet et le Rundfunkchor de Berlin, plusieurs fois habituer du forum Grimaldi.Quand une interprétation est si magistralement pensée, menée, que chaque impulsion artistique est issue de l’architecture d’un cerveau redoutable (redoutable pour les chefs jaloux), la critique ne peut qu’avoir peur : que dire quand tout est parfait, fort et intense ? Son enthousiasme !

Peu de chefs savent mener la narration de Mahler. Beaucoup d’orchestres craquent, couinent sous le poids des cuivres. Ici la lecture est impeccable et c’est sur Mahler que les réflexions surgissent :, encore une fois preuve que Marek Janowski réfléchit et fait réfléchir sur ce qu’il interprète. L’essence première de ce compositeur, que nous montre Janowski, est sa force épique, Malheur parle, tel un aède, il raconte une épopée qui lutte pour acquérir la lumière : certes, tous les commentaires de l’œuvre le disent, mais notre chef le fait ressentir pour chaque auditeur. 

Mahler prend du temps pour parler, il est comme Balzac (ou plutôt Zola) : Le trivial, le banal, le folklore trouvent leur place dans un message narratif sublime au-dessus  des considérations esthétiques, ils sont même des moyens pour atteindre le sublime, celui qui parle de l’expérience de la vie tout simplement (lire notre présentation de la deuxième Symphonie de Mahler). C’est là un héritage de Beethoven et de Wagner, c’est une leçon que retiendra Chostakovitch, et cela est dur, sans concession, comme la prose d’un Céline. Mahler est à la fois populaire, proche de son auditoire, et pourtant le fond de sa pensée est si abstrait, si complexe que toute première lecture est déroutante, paraît décousue, un labyrinthe. C’est pourquoi le public est généralement très averti voire initié. Bruckner dans son grand hermétisme ne comporte pas cette difficulté, on ne le comprend pas toujours, mais on le ressent. Mahler, plus mondain, nous donne l’impression qu’on le comprenne, mais l’essentiel reste voilé. Janowski, avec sa force prophétique, tient le fil d’Ariane, initie quiconque. 

Mahler dans cette symphonie propose des thèmes d’envolées et d’espoirs (qui peut oublier les fanfares de trompettes en coulisse ?), bâtis sur un format post-wagnérien. Ses harmonies mouvantes pleines de retards suaves, -qu’il partage avec Richard Strauss - comme dans le second mouvement paisible ( ces harpes !), annoncent la pâte mélodique qui lui donnera sa renommée mondiale auprès  de la masse et dont abusera toute une armée de compositeurs américains après la guerre pour faire couler les larmes. Mais ils ne seront que de pâles larmes : comment imiter le frisson du message de l’Ange (attendu depuis plus d’une heure d’orchestre), marmoréennement chanté par la mezzo-soprano Iris Vermillion : timbre splendide, profond, sonore, technique souveraine et sans détours pour imposer ses volontés expressives. Ce frisson de paix sera amplifié par vingt nouvelles minutes terrifiantes d’orchestre avant que le chœur , la mezzo-soprano et la soprano Ruth Ziesack dans un texte édifiant arrachent la foi et la volonté à la lutte de l’orchestre.

Mahler a le génie de trouver des sons nouveaux, des spatialisations extraordinaires, cinglantes, modernes. Ils sont nombreux les passages de cette symphonie que Chostakovitch va plagier presque notes pour notes, registre pour registre : et pourtant chez Chostakovitch l’effet est plus direct, le discours plus concis, l’élève semble dans sa leçon de dire un message dépasser le maître en matière d’impact sur l’auditoire.

C’est une question de goût mais aussi d’habitude : il faudrait écouter en concert au moins trois fois cette symphonie de presque deux heures, puis y retourner encore et encore, pour comprendre tout ce qu’elle a donné à la musique du XX ème siècle : son message personnel à l’humanité et la force d’un compositeur qui, comme l’on fait Beethoven, Hugo, Dostoïevsky… s’élève au niveau d’un engagement philosophique à travers l’art. Inoubliable concert qui fut marque aussi le lancement de la saison événementiel des 150 ans de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.
   
Monaco. Grimaldi Forum, le 30 septembre 2006. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°2 "Résurrection"Iris Vermillion, soprano. Ruth Ziesak, mezzo. Rundfunkchor Berlin.Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. Marek Janowski, direction.

 

Monaco. Grimaldi Forum : Concert Gustav Mahler.


Monaco, Forum Grimaldi, 30 septembre 2006. Pour les 150 ans de Monaco, un début plus que brillant à la « Marek Janowski » : une 2ème Symphonie de Mahler avec l’orchestre au complet et le Rundfunkchor de Berlin, plusieurs fois habituer du forum Grimaldi.Quand une interprétation est si magistralement pensée, menée, que chaque impulsion artistique est issue de l’architecture d’un cerveau redoutable (redoutable pour les chefs jaloux), la critique ne peut qu’avoir peur : que dire quand tout est parfait, fort et intense ? Son enthousiasme !

Peu de chefs savent mener la narration de Mahler. Beaucoup d’orchestres craquent, couinent sous le poids des cuivres. Ici la lecture est impeccable et c’est sur Mahler que les réflexions surgissent :, encore une fois preuve que Marek Janowski réfléchit et fait réfléchir sur ce qu’il interprète. L’essence première de ce compositeur, que nous montre Janowski, est sa force épique, Malheur parle, tel un aède, il raconte une épopée qui lutte pour acquérir la lumière : certes, tous les commentaires de l’œuvre le disent, mais notre chef le fait ressentir pour chaque auditeur. 

Mahler prend du temps pour parler, il est comme Balzac (ou plutôt Zola) : Le trivial, le banal, le folklore trouvent leur place dans un message narratif sublime au-dessus  des considérations esthétiques, ils sont même des moyens pour atteindre le sublime, celui qui parle de l’expérience de la vie tout simplement (lire notre présentation de la deuxième Symphonie de Mahler). C’est là un héritage de Beethoven et de Wagner, c’est une leçon que retiendra Chostakovitch, et cela est dur, sans concession, comme la prose d’un Céline. Mahler est à la fois populaire, proche de son auditoire, et pourtant le fond de sa pensée est si abstrait, si complexe que toute première lecture est déroutante, paraît décousue, un labyrinthe. C’est pourquoi le public est généralement très averti voire initié. Bruckner dans son grand hermétisme ne comporte pas cette difficulté, on ne le comprend pas toujours, mais on le ressent. Mahler, plus mondain, nous donne l’impression qu’on le comprenne, mais l’essentiel reste voilé. Janowski, avec sa force prophétique, tient le fil d’Ariane, initie quiconque. 

Mahler dans cette symphonie propose des thèmes d’envolées et d’espoirs (qui peut oublier les fanfares de trompettes en coulisse ?), bâtis sur un format post-wagnérien. Ses harmonies mouvantes pleines de retards suaves, -qu’il partage avec Richard Strauss - comme dans le second mouvement paisible ( ces harpes !), annoncent la pâte mélodique qui lui donnera sa renommée mondiale auprès  de la masse et dont abusera toute une armée de compositeurs américains après la guerre pour faire couler les larmes. Mais ils ne seront que de pâles larmes : comment imiter le frisson du message de l’Ange (attendu depuis plus d’une heure d’orchestre), marmoréennement chanté par la mezzo-soprano Iris Vermillion : timbre splendide, profond, sonore, technique souveraine et sans détours pour imposer ses volontés expressives. Ce frisson de paix sera amplifié par vingt nouvelles minutes terrifiantes d’orchestre avant que le chœur , la mezzo-soprano et la soprano Ruth Ziesack dans un texte édifiant arrachent la foi et la volonté à la lutte de l’orchestre.

Mahler a le génie de trouver des sons nouveaux, des spatialisations extraordinaires, cinglantes, modernes. Ils sont nombreux les passages de cette symphonie que Chostakovitch va plagier presque notes pour notes, registre pour registre : et pourtant chez Chostakovitch l’effet est plus direct, le discours plus concis, l’élève semble dans sa leçon de dire un message dépasser le maître en matière d’impact sur l’auditoire.

C’est une question de goût mais aussi d’habitude : il faudrait écouter en concert au moins trois fois cette symphonie de presque deux heures, puis y retourner encore et encore, pour comprendre tout ce qu’elle a donné à la musique du XX ème siècle : son message personnel à l’humanité et la force d’un compositeur qui, comme l’on fait Beethoven, Hugo, Dostoïevsky… s’élève au niveau d’un engagement philosophique à travers l’art. Inoubliable concert qui fut marque aussi le lancement de la saison événementiel des 150 ans de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.
   
Monaco. Grimaldi Forum, le 30 septembre 2006. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°2 "Résurrection"Iris Vermillion, soprano. Ruth Ziesak, mezzo. Rundfunkchor Berlin.Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. Marek Janowski, direction.

 

lundi 9 octobre 2006

Concert au Zoo de Saint-Jean Cap Ferrat


Concert au Zoo de Saint-Jean-Cap-Ferrat pour les enfants ; « pour charmer nos cinq sens laissons la parole au Maître Saint-Saëns » dit la comédienne Sabine Venaruzzo qui interprète le texte de Francis Blanche, tandis que les musiciens sous leurs masques d’animaux, rivalisent d’interprétation théâtrale. 

Ce Zoo enchanteur est un rêve d’enfant mais aussi une douleur
. Cinq sens …. avec l’odorat déjà plongé dans un autre monde au Zoo ; avec le goût, celui des plats incroyables servis à la fin du concert, sous l'aile généreuse, autoritaire et artiste, de la directrice du Zoo ; avec l’ouïe, par les révoltes régulières des perroquets et des lémuriens qui répondent à la musique ; avec la vue sur ce jardin foisonnant, ancien lac du roi des Belges, transformé en enclos pour zèbres, loutres, chèvres et flamants roses ; avec le toucher enfin, grâce à la fascination des mains des instrumentistes et l’envie qu’ont toujours les petits de toucher les animaux. 

Mais les animaux sont lassés des paparazzi, les tigres derrière leur vitre, hautainement, méprisent l’humain qui les prive d’espaces à parcourir ; les loutres dorment collées les unes aux autres ; l’ours plonge son postérieur et sa tête dans l’eau pour supporter la chaleur. Malgré l’humanité de la patronne, son amour pour les nouveaux nés de son zoo (l’année dernière une tigresse sauvée par un sevrage au biberon, cette année deux zèbres), les efforts pour préserver les espèces, malgré le rêve et la tendresse, il fait peine de voir une prison dorée. Heureusement quelques inséparables ont fait une belle colonie au Cap-Ferrat et à Beaulieu-sur-mer, les ibis, tout en revenant chez eux au parc, aiment visiter la colline entière dans une semi liberté. La nature prend le dessus et « Jurassic Park » nous guète au détour d’une forêt, nous qui voulons brimer la planète Terre.

Quel sens de l’humour ! Devant plusieurs enfants émerveillés, dont une petite, habillée en fée puisque c’est le carnaval, notre actrice Sabine, dans une robe « arte », force l’indiscipline des parents et nous parle du jardin enchanté. C’est autant  le monde de « Casimir » de notre enfance télévisuelle que celui de Saint-Saëns : c’est l’ « Île aux enfants ». Reconnaissons que notre pays a une belle tradition dans la littérature musicale pour l’enfance, il n’y a guère que les russes (Pierre et le Loup, L’histoire du soldat, donnés l’année passée ici même) et Janacek (la petite Renarde rusée) qui rivalisent, encore que leur œuvres parfois ont une double lecture philosophique. Sans compter le côté parodique et satyrique bien français de ce « Carnaval des Animaux », qui échappe aux enfants, mais qui rappelle aux initiés, historiens, musiciens ou simplement amateurs, les luttes artistiques de l’époque (Saint-Saëns lui-même s’est représenté dans les fossiles). Autant de clés à décrypter sous l'apparente bonhommie du texte et de la musique, qui donnent un sel incomparable à cette partition jouée à l'heure du goûter. Pour les enfants, on a omis la pièce « les pianistes » (il faut deux pianos) qui se moque des interprètes, épinglés comme bêtes de cirque.

Francis Blanche, dans son texte accompagnant l’œuvre, ne recule devant aucun lieu commun pour faire rire. Sa parole serait-elle un peu vieillotte pour les enfants d’aujourd’hui ? Ne nous avançons pas trop, nous autres adultes, trouvons certainement plus compliqué ce que les enfants plus intelligents que nous comprennent quand ils sont captés par le visage illuminé de l’actrice. 

Une œuvre merveilleuse portée par des bêtes de scène.
 Ce carnaval des animaux, qu’il est fané sur le papier, dans les transcriptions pour piano seul, qu’il donne l’apparence des pacotilles usées ! Mais qu’il est vivant dès que les interprètes font surgir ses petits trésors, donnés d’abord en concert privé pour Liszt et que Saint-Saëns hésitait à livrer à la publication. Chef-d’œuvre de la musique française, ce rêve liquide des poissons dans l’aquarium imité par le piano et les cordes rêveuses ; perle, la douce mélodie du Cygne ; merveilles, la bonne humeur des fossiles et l’embonpoint des éléphants (dessiné par le basson), et la mélancolie du coucou et le duel entre le violon et l’alto qui imitent l’âne (animal que l’on craint toujours un peu) , et les tortues qui dansent lentement le « french cancan » d’Offenbach « sur le rythme de Jean-Sébastien Bach » …  Tout cela est joué par des jeunes interprètes qui ne se prennent pas au sérieux, qui s’amusent à bondir derrière le comptoir du bar du Zoo pour se présenter aux enfants. Nos musiciens semblent issus de "l’Enfant et les sortilèges" de Ravel. Tout le monde s'entend à dominer avec bonne humeur, l’acoustique difficile, couverte par les cris des animaux. 

Mais parlons des animaux : Pascal Oddon, le violon ou iguanodon, joue à l’âne avec son masque de singe. Il transmet une part de son caractère quotidien qui est d’un grand comique. Son jeu est souple et taquin. Anne-Aurore Anstett, tantôt lugubre, du son grave de son alto plane sur nos têtes comme un ptérodactyle ou bien galope comme un hémiole : « un hémiole est un cheval, des hémioles sont des chevaux (…), ils ont leur placent dans notre carnaval comme dans tous les carnavaux » - « Oh ! » hurlent tous les musiciens devant la faute de grammaire si attendue… Patrick Langot, le violoncelle, avec son masque de Zèbre (c’est son vrai caractère !) serait-il un plésiosaure qui nage profondément dans les océans de l’ère tertiaire (les fossiles en effet sont venus respirer au Zoo « l’air quaternaire ») ? Non c’est un cygne très émouvant ! « Sur les lacs profonds et calmes, le cygne chasse l’onde avec ses larges palmes » : c’est là notre commentaire pour cette interprétation en citant un poème de Sully Prud’homme, aussi sublime que la musique de Saint-Saëns. Laurent Bienvenu à la clarinette, est un coucou mélancolique et tout le monde se cache derrière ses mains pour montrer furtivement le visage à chaque « coucou ». Cécile Cottin à la flûte, allonge hors de l’eau le long cou de l’Elasmosaure qui veut dévorer le ptérodayctile au-dessus de sa tête. Naturellement, elle jubile comme un oiseau (quelle beauté cette pièce « volière » qui imite le froissement des ailes avec les cordes et le chant des becs avec les vents !). Guillaume Deshayes est un « pikachou », pardon, c’est une erreur : un coq, tandis que les cordes lui répondent par une extraordinaire imitation des poules. Jessica Rouault, le basson est un brontosaure solide, un éléphant joyeux. Il s’en faut de peu qu’elle provoque le même carambolage de brontosaures que celui du film « King-Kong » : heureusement, sa virtuosité est sans faille ! Romain David est un poisson vif et délicat mais certainement pas un « claviosaure », suivant l’allusion de Francis Blanche à la dimension satyrique de la musique de Saint-Saëns.

Tout cela est illustré version manga (le hautboïste s’était échappé de ces illustrations dans notre commentaire) par l’assoc’piquante (http://www.lassocpiquante.com), jeune collectif de dessinateurs et de plasticiens dont les techniques fraîches et pimentées, offraient aux enfants, les collages astucieux pour les masques de cette ménagerie humaine et animale. Il s’agit d'illustratrices dont plusieurs parlent le langage des sourds et des muets. Le Zoo, séduit par le « Pierre et le Loup » donné l’année passé dans le cadre du même festival, multiplie désormais les activités alliant musique, peinture, gastronomie, comme à Pâques les œufs et à Halloween les citrouilles, sans compter les conteurs pour enfants qui sont légions,  en région Paca. 

Tout est beau, tout est charmant, tout est féerique, « c’est l’île aux enfants, que c’est un paradis ! ». Vivement l’année prochaine.

Festival de musique de chambre de Beaulieu-sur-mer Saint-Jean-Cap-Ferrat, le 9 août 2006. Camille Saint-Saëns (1835-1921) :Le carnaval des animaux.